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CFDT F3C :

Médias : Comment couvrir les attentats ?

Par F3C CFDT - 21 décembre 2016

Y a-t-il un lien entre les images d’attentats et la perpétration de nouveaux attentats ? La photo d’une victime peut-elle circuler sans porter atteinte à sa dignité ? Suite à la vague d’attentats qui a traversé le pays en 2015 et 2016, les médias tout comme le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ont été interpelés par de nombreux citoyens et parlementaires. Des pétitions ont circulé dénonçant les pratiques de tel ou tel diffuseur.

 

Une nécessaire introspection de la part des rédactions a abouti, fin juillet 2016, à la décision du quotidien Le Monde, BFM-TV, Europe 1 et France 24 entre autres, de s’abstenir de publier les portraits des auteurs d’attentats. Europe 1 ne citera même plus leurs noms à l’antenne, contrairement au journal Le Monde et BFM-TV qui pensent que c’est un élément d’information. Le directeur des rédactions du Figaro pense qu’il faut faire preuve de « mesure, de prudence et de bon sens » tandis que le directeur de l’information de France Télévisions entend bien « résister à cette course à l’autocensure ». Ces choix éditoriaux étant loin de faire l’unanimité, l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI)* a organisé un colloque pour en débattre le 20 septembre dernier à l’université Paris 2 Panthéon Assas auquel les journalistes CFDT et la F3C ont assisté.

 

La salle était comble. Parmi les nombreux professionnels, Nicolas Hénin, grand reporter et ancien otage du groupe Etat islamique, la secrétaire d’état chargée de l’aide aux victimes, un psychanalyste qui suit de jeunes djihadistes, des magistrats, des sociologues, un représentant du CSA et des étudiants en journalisme comme pour attester d’une relève déjà empreinte de déontologie…

 

La première table ronde traitait des interférences que sont les réseaux sociaux ou les images amateurs dans le circuit de l’information. Les discussions ont permis de souligner leur apport réel et conséquent en tant que source d’information, particulièrement pour trouver des témoignages ou remonter le fil des victimes. Mais à condition de leur appliquer tous les filtres du journalisme, de vérifier et recouper toutes les informations qui s’y trouvent.

 

L’enjeu est également de répondre aux commentaires sur les pages Facebook des médias, notamment pour empêcher la circulation de rumeurs. Il a été constaté une évolution des commentaires en ligne. Après la tuerie au Bataclan, le respect et les hommages aux victimes prévalaient, mais après tout ce qui est arrivé depuis, la parole s’est libérée mais pas forcément dans le bon sens. L’émotion ressort plus facilement sur les réseaux sociaux.

La deuxième table ronde s’est concentrée sur les faits, les victimes, et les auteurs d’attentats : Que nommer, que montrer ? Le journal Libération a-t-il bien fait de publier la photo du visage d’Abdelhamid Abaaoud (commandant opérationnel des attentats perpétrés en Île-de-France le 13 novembre 2015) en titrant : « le visage de la terreur » ? Une procédure juridique à l’encontre de France Télévisions est en cours concernant la diffusion de certaines images de l’attentat de Nice.

 

La possibilité pour les médias de suggérer l’horreur sans la montrer, de réconcilier le droit d’information et le droit de la personne pour ne pas basculer de l’information à l’émotion pure a été débattue. Diffuser les photos d’identité, dénuées d’expression, semble être une solution car donner de l’humanité aux terroristes, comme dans cette vidéo de Mohamed Mehra faisant du rodéo avec sa voiture, est indécent.

 

Les médias sont considérés comme un moyen d’action pour le terrorisme comme l’attestent les propos d’Ayman al-Zawahiri, successeur de Ben Laden: «Le djihad médiatique, c’est la moitié du combat». Le terrorisme se donne à voir, est rendu accessible au plus grand nombre : une sorte de « djihadisme pour tous ». Cela peut être n’importe qui pourvu qu’on puisse s’identifier. Avant d’aller sur des terrains de guerre puis de passer à l’acte, la première chose que font les groupes de futurs jeunes djihadistes est de s’acheter une caméra.

 

Les échanges ont permis également de souligner l’importance du vocabulaire employé par les médias. Le choix des mots est crucial. Par exemple, le terme « déradicalisation » proche du mot « dératisation » semble inapproprié pour désigner tous ces jeunes (les deux tiers ont entre 15 et 25 ans), happés par l’imaginaire fanatique d’un autre monde meilleur, qu’il s’agit avant tout de sortir d’une emprise. Aucun d’entre eux ne souhaite subir une déradicalisation.

 

Le représentant du CSA a rappelé l’autorité administrative de l’institution qui encadre l’activité des médias audiovisuels, pose des principes comme celui de ne pas porter atteinte à la dignité humaine ou de ne pas montrer le déploiement des gendarmes, et veille au respect de ces principes. Les sujets dont il a été saisi par voie de pétition, portant notamment sur les conditions de révélation de l’identité de terroristes et de diffusion d’images les représentant, seront abordés lors de l’élaboration sous sa responsabilité du « code de bonne conduite relatif à la couverture audiovisuelle d'actes terroristes »**. Le principe de ce code a été adopté par le Parlement dans le cadre de la loi du 21 juillet 2016 prorogeant l'application de la loi du 3 avril 1955 relative à l'état d'urgence. Ce « code de bonne conduite » perdurera au-delà de l’état d’urgence. Son élaboration, aussi rapide que possible, nécessite une concertation avec les médias audiovisuels. (Patrick Eveno, président de l’ODI, a d’ailleurs été auditionné depuis).

 

Avec l’arrivée de la chaîne d’information continue France info, montrer à l’image le flux live web va encore se développer. Sachant que le CSA n’est pas compétent sur ce qui est diffusé sur les réseaux sociaux, comment réussir à réguler et règlementer le web ? Certaines chaînes de télévision censurent des choses à l’antenne qu’ils diffusent sur leur site web mais les chaînes de télévision sont belles et bien responsables de ce qui est publié sur leurs sites internet et leurs pages Facebook.

 

Un magistrat a souligné l’importance de l’équilibre à tenir entre l’intérêt général, le droit à l’information mais aussi le droit à la défense de la dignité humaine. Un débat qui n’est jamais joué d’avance…

 

* l’ODI effectue une « veille permanente » en matière de déontologie journalistique et interroge les pratiques professionnelles (les journalistes CFDT en sont membre fondateur).

Site internet : http://www.odi.media/

** Le 25 octobre 2016, le CSA a publié le texte intitulé « Précautions relatives à la couverture audiovisuelle d’actes terroristes », élaboré après plusieurs rencontres avec les représentants des médias audiovisuels et des journalistes ainsi qu’avec des experts, des organisations professionnelles, des représentants des victimes et le Procureur de la République de Paris :

http://www.csa.fr/Espace-juridique/Codes-de-bonne-conduite-et-textes-de-precautions-relatives-a-la-couverture-audiovisuelle/Precautions-relatives-a-la-couverture-audiovisuelle-d-actes-terroristes

 

Pour écouter l’intégralité des deux tables rondes :

http://www.odi.media/agenda/reponses-aux-questions-posees-traitement-mediatique-attentats-doivent-venir-journalistes/